Introduction :

Nous sommes de grands bavards et pourtant nous nous plaignons du langage, marque d’ingratitude ou d’exigence ? Il nous est si proche qu’il est difficile de dire s’il nous a fait ou l’inverse, qui est le produit de l’autre ? Sommes-nous autre chose qu’une voix et un récit ?

Le langage est au carrefour d’un grand nombre de questionnements : biologique, sociologique, métaphysique… en lui restent mystérieuses son origine, son histoire, sa géniale créativité et efficacité. Il est à la fois effrayant, tant il peut emporter l’adhésion pour le pire et nourrir la bêtise, et miraculeux tant un seul mot de réconfort ou de reconnaissance peut guérir et sauver. La philosophie y trouve un terrain à sa mesure : toute la condition humaine (psychologique et politique) est concernée par ce phénomène.

Première approche : 4 pôles se dégagent, 4 objectifs majeurs du langage :

  1. La communication :

    Une manifestante relayant les paroles d’un orateur pour la foule. Place de la République, Paris, 2016

    Communiquer, rendre commun, mettre à disposition de tous ce que je possède comme information. Transporter, véhiculer, rendre accessible, ce qui est constitué comme un message, ce qui pourrait être utile à plusieurs. On pourrait penser que la communication ne pose que des problèmes techniques, et il est vrai qu’elle en pose et qu’un savoir-faire existe en cette matière. Mais le problème technique laisse place aussi à un problème philosophique : la nécessité de communiquer n’appauvrit-elle pas la teneur de l’échange ? Si elle exige le strict respect des conventions linguistiques pour être efficace, la communication ne réduit-elle pas le message au minimum perceptible et reconnaissable sans la moindre hésitation ?

    De ce fait, une question plus profonde apparaît : comment se fait la compréhension ? Elle ne semble pas réductible au seul usage correct de la langue, condition nécessaire mais non suffisante pour qu’elle advienne.

  2. L’expression :

    Parler en son nom…dire sincèrement ce qu’on ressent…dévoiler ses sentiments…n’est-ce pas excessif d’y prétendre ? Nous sommes souvent déçus d’ailleurs, les mots manquent de force et d’originalité, un sentiment de déjà-vu les accompagne. Comment dire le propre, le subjectif, le vivant et le vibrant avec des mots éculés, ayant servis et de ce fait usés, polis, émoussés ? Cela semble impossible.

    Cependant, il nous faut bien reconnaître que l’idée d’indicible n’est guère cohérente non plus. Quelque chose vraiment existe-t-il pour nous qui ne soit conscient, identifié, c’est-à-dire nommé ? Avant, on est certes mobilisé par des forces intérieures, on sent que quelque chose se prépare, mais cela disparaîtrait bien vite sans laisser de trace si on ne tentait et acceptait de les déposer dans des mots et des phrases. Les traumatismes vécues dans notre enfance sans être nommés restent à la porte de notre vie, monstres effrayants qui nous figent dans le temps sans nous donner le loisir de l’intégrer à une histoire de guérison.

  3. La pensée :

    De la même façon, comment dire du nouveau avec une langue qui répète les significations fixées, arrêtées. Il nous est fait un magnifique cadeau sous l’espèce de la transmission de la langue, nous héritons d’une pensée riche et commune, qui interprète et ordonne le monde, sans effort mais en contrepartie, la langue résiste à la nouveauté, elle ne se laisse pas faire. Les philosophes ont d’ailleurs hésité à inventer une langue pour créer des concepts, à l’image des savants qui ont dans chaque domaine construit une nouvelle langue. Comment être sûrs que la langue n’est pas une entrave à la pensée ?

    A cela s’ajoute la diversité des langues : pourquoi dire le monde en autant de façons, est-ce le signe d’une impossible saisie des êtres réels par les mots ?

  4. L’action :

    La langue ne fait pas que décrire, elle agit : persuade, convainc, séduit, enseigne, éduque, ordonne et oriente. Mais l’usage de la langue permet le mensonge, et l’action cherche l’efficacité, ces 2 paramètres nous font courir un risque énorme : le mensonge dont nous rend capable le langage porte-t-il en son sein la propre destruction du langage ?

    De plus, le mot fixe le réel, cela est vrai aussi pour les individus et leurs déterminations, n’y a-t-il pas là un risque politique d’aliénation : réduit à ce qu’on dit de moi, suis-je encore capable de dépasser mes déterminations ?

    Formulation différente des problèmes : 4 problèmes pour le langage