Être sensible : être affecté, éprouver ce qu’autrui ressent ; se sentir requis, appelé, interpellé, par la présence d’autrui, par sa douleur, ou sa peur. Il nous semble décrire là une expérience banale, habituelle, profondément humaine. À moins que nous ne soyons trop confiant et naïf : ce sont bien des hommes qui ont torturé, assassiné, violenté, d’autres hommes. Ils n’étaient pas dépourvus de sensibilité, sans doute la gardaient-ils intacte pour quelques proches ou quelques compatriotes.
Peut-on croire que l’attitude morale se fonde sur la sensibilité ? Que nous apprendra cette analyse de la place de la sensibilité sur le projet moral de chacun (ou son absence), sur chacun et sur tous ?
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Être sensible nous rend compatissant disait Rousseau, nous sommes capables naturellement de pitié envers ceux qui nous ressemblent et qui souffrent. Nous savons qu’ils souffrent parce qu’ils nous ressemblent, nous nous identifions à eux. C’est une expérience immédiate, une reconnaissance des mêmes vulnérabilité et sensibilité : chacun est accessible à la souffrance parce qu’il est un corps matériel et fragile. Sans cette expérience, disait Rousseau, nous serions emportés par notre égoïsme et ses raisonnements, nos passions avides de justifications. Nous serions capables de nous boucher les oreilles en entendant qu’on agresse un de nos semblables sous nos fenêtres. Heureusement notre nature est sensible : elle répond à ce qui l’affecte en prenant en considération autrui. C’est la motivation du soin que nous prenons d’autrui, en dépit des intérêts.
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Sa douleur, sa vulnérabilité, nous requièrent, et son visage aussi : il est un appel et une révélation, dit le philosophe Lévinas. À travers le regard une subjectivité s’exprime ( l’art du portrait a bien illustré cette idée) et nous accroche, nous pose la question : que vois-tu en moi ? Primo Lévi (auteur de Si c’est un homme, récit de son enfermement au camp de Auchwitz) racontait que les Nazis dans le camp interdisaient aux Juifs de les regarder, ils avaient peur de cette humanité du regard qui aurait demandé une attention morale.
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Être sensible à autrui, c’est aussi être sensible à sa force, pas seulement à sa vulnérabilité. Le mensonge est une action qui est souvent analysé en morale, c’est l’exemple d’une prescription morale à la fois fréquente et peu suivie. On prescrit aux enfants de ne pas mentir, en effet, mais ils semblent comprendre que cette demande est utilitaire de la part de leurs parents ou de leurs maîtres : pour mieux les tenir. Mentir est souvent pour eux comme une manifestation d’indépendance, une façon d’échapper à leur autorité. On peut comprendre cela, mais les adultes continuent à mentir, c’est donc chez eux une action qu’il faut lire autrement. Toutes les excuses sont bonnes : pour ménager l’autre, pour trouver une solution plus humaine, pour préserver les enfants…la constante est pourtant bien visible : le menteur parie sur la faiblesse d’autrui, et manipule son état d’âme. Il l’utilise pour se simplifier la vie. Lorsqu’il laisse tomber ces excuses, le menteur doit se rendre à l’évidence : autrui est, comme lui une force d’âme qui souhaite diriger sa vie, sans être empêché par une fausse représentation induite en lui par un mensonge.
Conclusion :
L’attitude morale est la reconnaissance d’autrui comme liberté et comme vulnérabilité. Elle prescrit le comportement qui se déduit de ces deux prises de conscience. La sensibilité qui me fait toucher ces deux vérités de l’autre est une source de la morale, à condition qu’elle ne soit pas formatée par l’idéologie : la pensée systématique qui pose un principe d’abord, auquel la sensibilité se plie.
