La violence peut-elle nous tenter ?

L'enfer de Georges Leroux

Chapitre 2 : Histoire et violence

Introduction et transition avec le ch 1 :

  • Nous avons pris notre parti de notre existence historique : l’homme est dans le temps, en quête de lui-même (individuellement et collectivement). Il n’est plus assuré de son identité comme individu, ni de sa nature en tant qu’espèce. Il se pose la question de sa définition, rompt avec ses certitudes, et selon les ruptures opérées change ses fins. Il prend conscience que ses fins ne sont pas posées de toute éternité mais créées dans le temps donc sujettes au changement et à la pluralité. D’abord au changement : à la perte de sens, à l’éloignement de l’origine ; et à la diversité des propositions, contemporaines les unes aux autres, càd la pluralité.

  • Ses fins, sans cesse en question donnent lieu à ses utopies (projection imaginaire de ses aspirations).

    Histoire :

  • L’espace où l’homme est condamné à se réaliser ou à faire son deuil de ses échecs.

  • L’ espace où l’urgence presse car la vie est courte.

De cette courte présentation on pourrait déjà en déduire la tentation de la violence :

Origine de la tentation :

Exemples :

  • Rage de la déception, de l’échec.

Guerre, anéantissement, destruction,

réaction désespérée à l’adversité.

  • Fureur de créer rapidement dans l’utopie, pour montrer la finalité.

Communisme, Révolution française (Terreur).

  • Confiance en soi qui légitime l’action.

Communisme chinois, cubain.

  • Erreur et incompréhension.

Rejet ordinaire des conduites minoritaires.

Mais la séparation est difficile entre violence et force :

Sartre violence

Il faut bien agir avec détermination pour faire les choses, sans trop douter, sans quoi on risque l’impuissance et la démotivation. Où est la limite alors ?

Il faut bien admettre l’absence d’accord total, consensuel. On ne peut pas laisser les autres penser à notre place, la vie politique se déploie dans la pluralité, essayer de la changer ne nous mènerait qu’au totalitarisme.

Questions posées par la violence :

  • Cause, origine ?

  • Légitimité ?

  • Utilité, valeur ?

I) La violence peut-elle être limitée ? Heritier violence:analyse

 Elle met en évidence le sens neutre du mot violence, ses usages et ses dérivés. La violence est une action contraignante exercée sur un tiers, en cela tous s’entendent.

La question est donc celle de la légitimité de cette violence. 2 cas sont à prendre compte : la violence légitime de l’État, garant du Bien commun. Il exerce une violence pédagogique ou punitive : il faut contraindre les individus à vivre selon le bien commun ou le punir pour en réformer la conduite. La nuisance effective de la violence qui porte atteinte au bien-être, à l’intégrité, est justifiée par une conséquence meilleure. Dans le meilleur des mondes un tel calcul serait inutile et choquant mais dans le monde des hommes, animés parfois par l’injustice, nous ne sommes pas surpris. Pascal disait : « la justice sans la force est impuissante », il s’agit bien de cela ici.

Le second cas de violence légitime est celle de la révolte contre le pouvoir abusif. On comprend que le citoyen se révolte contre un pouvoir qui porte atteinte à ses droits fondamentaux d’homme et de citoyen, le Préambule de la Constitution français par exemple le mentionne. A quoi bon obéir à un Pouvoir qui ne nous sert à rien, qui ne nous aide pas à devenir raisonnable mais nous contraint à vivre en contradiction avec la raison, à faire ce qui n’est utile qu’à un tyran ou un dictateur ? Aucune raison ne nous retient alors et même le danger que nous courons à nous soumettre (danger physique et moral, acceptation dégradante pour soi) semble bien justifier une réaction violente pour sortir de ce faux état politique. On peut maintenant compléter la citation de Pascal : « la force sans la justice est tyrannique », et rien n’est dû au tyran.

Rite de passage à l’age adulte chez les Massaï.

Ainsi présentée, la chose est claire et entendue. Ces deux causes et raisons mises à part, aucune violence n’est acceptable, aucune ne peut se prévaloir d’une légitimité. Mais nous courons quand même le risque de voir cette violence soit-disant contenue sortir de ses gonds, ce peut-il d’ailleurs qu’il en soit autrement ? Pourquoi ce pessimisme ? L’hypothèse qui peut être faite est que la violence étant une effraction, une contrainte, elle s’exerce en se donnant à elle-même ses propres limites qui dépasse cependant l’intégrité d’autrui ; que valent ces limites si on a admis une fois pour toutes que celui qui l’exerce les pose selon sa propre appréciation ? La violence exercée jusqu’ici était légitime parce que nécessaire, comment éviter qu’elle continue à se développer, à prendre d’autres formes, s’il s’avère qu’elle devienne encore plus nécessaire…? Une telle logique peut-elle être stoppée? La tentation est bien grande d’user d’un moyen expéditif, effrayant, rapidement efficace, du moins en apparence. Et cela vaut pour les deux cas exposés ci-dessus. Le chef d’État ou le révolté contre l’État sont tentés de la même façon : la terreur est une arme utilisée par tous les camps.

Qu’est-ce qui nous permet d’aller en ce sens ?

Analyse du texte d’Aristote : l’homme violent est bestial, c’est-à-dire consciencieusement animal.

Texte Aristote Bestialité

Arendt Violence Analyse Comparée

La violence présente un paradoxe considérable : elle nous choque, elle nous nie, nous humilie, nous blesse, il est logique que nous la qualifiions d’inhumaine tant elle est inacceptable. Mais en même temps, elle est omniprésente, quotidienne, familière voire familiale ; on nous met en garde : attention on devient vite violent, contre ses enfants, ses anciens, ses employés…Il semble qu’elle nous guette au détour d’un coup de colère, d’une frustration, d’un rapport de force. L’homme blessé est prêt à bondir pour se venger du mal qu’on lui a fait, ou dont il imagine être victime. Cette affirmation est faite sur la base d’une comparaison l’homme blessé comme l’animal blessé…la violence animale comme réaction naturelle, compréhensible, qui accéderait ici à la légitimité naturelle. Dans les faits il en est autrement, ce qu’on appelle la bestialité, où l’on dénonce la violence dont certains sont capables, n’est pas présente chez les animaux ordinaires. Cette violence bestiale procure une jouissance à ceux qui l’exercent, et non une satisfaction animale banale, acquise par restauration ou activité. Elle suppose cette quête de jouissance motivée par une représentation, une anticipation mentale. Aristote prétend que cette sorte de plaisir recherché par les individus violents est l’effet d’une dépravation naturelle ou sociale. On pourrait au contraire y voir une pulsion universelle, certes contenues par des barrières culturelles, mais nullement exceptionnelles.

II ) La violence peut-elle être une réponse rationnelle ?

Arendt : Nous avons vu comment la violence se présente à nous dans sa démesure : excès de force déployée, immaîtrisable, destructrice. Puisant dans une pulsion, elle est en quête de jouissance, même quand elle se pare de revendications, comme nous le disait Freud. Elle est d’une grande efficacité mais les dommages collatéraux ne sont pas occasionnels, ils sont toujours présents. Il semblerait donc qu’il ne faille pas se laisser tenter par une telle façon d’agir qui est potentiellement et couramment destructrice. Pourtant Arendt ne l’écarte pas, elle prétend même qu’elle a sa rationalité. A priori on devrait lui préférer la parole, le dialogue, la négociation. L’espace et le temps du débat sont en effet porteur de paix, de réforme humaine, d’attention et d’action réfléchie. Mais aussi de tromperie ou d’inaction. Lorsqu’on me «paye de mots», je ne suis pas riche ! Refaire le monde par les discours ne change absolument rien. Les mots ne sont pas les choses, les verbes ne sont pas des actions, et les sujets ne sont pas des agents volontaires, ce ne sont décidément que des mots. Dés lors il faut se résoudre à l’impuissance ou à l’action violente, dit-elle. Il faut trancher dans le vif, «taper du poing» pour faire bouger les choses, rompre avec le passé en changeant radicalement la situation. Cette attitude est rationnelle dit Arendt, il est raisonnable de sortir des fictions langagières qui existent aussi en politique, pas seulement en littérature, et retrouver la réalité dans sa plasticité.

Hegel : On trouvait chez Hegel une idée de violence non pas rationnelle, mais de rationalité de l’histoire dans laquelle la violence a un rôle à jouer. La philosophie de l’histoire de Hegel affirme que le temps de l’histoire humaine est traversé, orienté, par un sens qui se réalise peu à peu, à l’insu des hommes qui ne sont que les instruments souvent inconscients de l’Esprit universel. Il est l’instigateur d’une ruse de la Raison, autre nom de l’Esprit, qui d’abord est abstrait puis devient institutions, pensées, droit…ainsi des moments violents de l’histoire ont été des accélérateurs de la réalisation des idées de l’Esprit. Cette philosophie pose des entités qu’il est difficile de saisir mais elle est assez proche de l’idée d’un progrès universel : là encore on pense que la violence est superficielle mais nécessaire, elle accélère le mouvement vers le Bien même si elle prend les apparences de la destruction.

Gandhy : Gandhi Non-violence

On comprend que l’efficacité de la violence soit fascinante et qu’on la sauce idéologiquement de cette façon, mais est-ce contestable ? C’est ce que prône les non-violents : même du point de vue de l’efficacité, il est contestable qu’elle soit la première. L’action de Gandhi est connue, il l’a aussi théorisée : la résistance est une action aussi efficace que la violence, voire beaucoup plus. Elle est d’abord cohérente avec ses principes : le rejet de l’injustice ne passe pas par les sacrifices individuels que la violence provoque très souvent. Si la vie est le principe qui nous met en action, le but est de la garantir et non de la sacrifier.

De plus, cette technique de résistance est très profondément intelligente : elle prend acte que le Pouvoir des Puissants est la somme des actions individuelles qui la servent, l’exécutent. Dés lors il est inutile de détruire ou tuer, il suffit de ne pas faire. La résistance passive est d’une efficacité redoutable, elle rend impuissant les Puissants, elle rend fantomatique un chef qui n’a plus prise sur ses hommes.