Préambule : Gaspard de la nuit de E. De Fontenay :
Elisabeth de Fontenay est une philosophe et professeure française, née en 1934, connue pour une œuvre attentive à la condition animale au sein d’une pensée matérialiste. Elle explique sa tentation de rompre avec l’humanisme, sûr de la place centrale de l’homme dans le règne animal, de sa maîtrise légitime du fait de son intelligence. Pourtant, elle ne va pas jusqu’à rompre avec l’humanisme et prôner l’identité de nature entre l’homme et l’animal. Ce qui l’a retenue sur cette voie c’est Gaspard, son frère. Il parle à peine, n’exprime pas de sentiments, s’exclut du monde et des rapports sociaux. Calmé par les médicaments, il n’est plus un danger pour personne mais n’a plus de rapport du tout avec les autres. Pour sa sœur, pétrie de culture et de mots, c’est-à-dire d’échanges symboliques profonds entre individus, le mystère d’un être sans « intériorité et réciprocité » est douloureux. En charge de cet être isolé parmi les hommes, énonçant quelques mots sans en faire un récit de soi, elle essaie de le réinscrire dans le monde des humains sans pour autant parler à sa place. A propos de son histoire, c’est la définition même de l’homme comme être parlant et pensant qui est interrogée.
1) L’origine recèle-t-elle quelque vérité sur le langage ?
Etudes de textes : Lucrèce, Descartes, Sapir
Origine : début et raison d’être. A quoi ai-je affaire ? De quelle nature est ce phénomène ? Que peut- on en déduire : quelle est sa fonction naturelle ?
1) Est-il un effet nécessaire des propriétés naturelles ?
2) Est-ce plutôt un phénomène historique, donc contingent ? Une création, une invention, particulière et volontaire ?
La 1ère hypothèse est cohérente avec le constat d’un système de communication présent chez toutes les espèces animales sociales. Mais la 2ème est cohérente avec la diversité des langues humaines engagées dans la multitude des fonctions du langage humain, bien au-delà de la simple communication.
La 1ère est développée par Lucrèce, la seconde est assumée par Descartes, sont-elles réellement opposées ou seulement expriment-elles des points de vue différents pris sur le même phénomène ?
Texte de Lucrèce et synthèse sur le texte :
Le quête de l’origine nous apparaît souvent comme le moyen de saisir la nature des choses : revenir aux premiers temps et retracer l’évolution nous permettrait de comprendre la nature actuelle d’un phénomène. La fonction première, originelle du langage serait, par comparaison avec les espèces animales, la communication . A celle-ci s’ajouteraient plus tardivement l’expression de la vie subjective et du travail de la pensée. Ce schéma classique reproduit, une fois encore, l’idée d’arrachement humain à la vie sensible, le dépassement d’une nature frustre par l’effet de la perfectibilité dont nous sommes dépositaire. Pourtant rien ne permet d’affirmer avec certitude ce schéma, cette histoire d’un dépassement des fonctions vitales du langage pour privilégier et renforcer ses fonctions expressives et spirituelles.
Des penseurs ou des savants ont prétendu que le langage était apparu d’emblée pour répondre au besoin de récits fondateurs de la vie sociale, donc un besoin social et symbolique et non instinctif.
Ce qui nous apparaît est que le langage que nous pratiquons est en rupture avec le langage animal fait de signes impulsifs et stéréotypés, plus proches des réactions émotionnelles que des significations arbitraires et conventionnelles portées par les mots de la langue ou les opérateurs logiques des phrases.
Le langage humain est symbolique et social : il est formé de signes dont la communauté mémorise la signification sans empêcher que l’histoire et le creuset social ne cessent de la remettre en jeu, dans le jeu des échanges dont les mots sortent retoqués où littéralement pervertis. Retracer l’histoire d’un mot nous fait prendre conscience d’une histoire sociale de la pensée qui s’y dépose et s’y recompose. Il nous parle du locuteur socialisé bien plus que de sa situation animale.
Le langage de l’homme n’est pas celui d’un animal converti à la vie civile, mais d’un être qui a toujours été social car il n’a pas les moyens de se souvenir d’autre chose. Il est celui d’un être avide de représentations par lesquelles il construit son monde, y prend place et habite le temps. Il ne réagit pas au monde par son langage, il l’invente et le lui donne une épaisseur nouvelle. Il le construit car c’est là le seul moyen de ne pas s’y perdre.
Au regard d’une prétendue origine animale, on lui a reproché de ne pas satisfaire aux critères de vérité, mais ce qui précède nous amène à conclure le contraire. Le langage est une forme de connaissance, certes changeante, perfectible, parfois monstrueusement inadéquate et parfois seulement paresseuse, mais toujours humaine. Il est fait de représentations et non d’émotions, de propositions et non de réactions. Qu’il ait fallu le dépasser pour former des langages scientifiques ne dément pas cela mais le prouve : rien d’autre qu’un langage n’étant susceptible de permettre à l’homme de tenir une image systématisée du monde.
Objectif et intérêt du texte : Descartes montre que la nature du langage humain diffère totalement du langage animal, il est porteur de représentations et de jugements, il n’est pas fait de réactions aux stimulations du monde, intérieur ou extérieur. Il est un instrument pour construire mentalement notre rapport au monde, ce qui crée une distance et une lenteur dans son approche, ouvrant par la même occasion un moment de réflexion sur soi et ses capacités de connaissances. Le langage contient toutes les possibilités : celle de la fable, de l’opinion ou de la justesse, selon que notre liberté ralentisse plus ou moins son élan.
Exemples pour illustrer la thèse d’auteur : L’usage poétique du langage montre avec acuité l’indépendance de notre langue avec la vie matérielle. Même quand la poésie ne semble que décrire le monde en en détaillant les effets sur notre sensibilité, elle en fait une interprétation irréductible à la sensation.
A propos de la grenouille : “Laissons fuir la nerveuse. Elle a de jolies jambes. Tout son corps est ganté de peau imperméable.”F. Ponge Pièces
Distinctions conceptuelles importantes pour comprendre le texte : Passion/ Raison
Corrigé de la question sur le texte : Les hommes s’expriment ils parfois comme les animaux ?
Les hommes sont des animaux, attachés à un corps, passionnés par lui si souvent qu’on ne saurait parler de moments exceptionnels ou moments de perversité. Nous parlons souvent comme des animaux, il ne faut pas entendre par là que nous allons nous mettre à crier mais que nous faisons un usage intéressé, émotionnel des mots de notre langue. Nous parlons pour nous soulager en utilisant des mots dont nous connaissons l’efficacité sur autrui.
2) La diversité des langues nous prive-t-elle de vérité ?
Dans un entretien télévisé de 1964, Hannah Arendt dit combien elle est attachée à sa langue maternelle allemande. Si l’allemand est un outil exceptionnel pour penser, le dogmatisme est le danger qui guette ceux qui confondent leur langue et la vérité. Si nous parlions tous une langue unique, nous pourrions croire qu’elle saisit parfaitement ce qu’est le monde. Mais la pluralité des langues montre, au contraire, que la pensée ne peut pas se satisfaire d’un seul lexique.
Lorsque les philosophes créent des concepts (c’est à dire proposent une nouvelle définition réflexive d’un mot), ils concentrent tous leurs efforts dans cette activité : contenir dans un concept les caractères principaux, stables, généraux d’une réalité. Cependant, les philosophes eux aussi ne parlent qu’une seule langue, une seule parmi beaucoup d’autres.
Or, les langues appréhendent et ordonnent le monde différemment, et ceci pour plusieurs raisons. D’abord elles sont nées et se déploient dans une situation naturelle et sociale particulière, accompagnant la vie des hommes dans une culture précise. Ensuite, elles ne pensent pas de la même façon la condition humaine et le monde, du fait de leur structure propre. Elles sont cependant compréhensibles par l’esprit humain, leurs énoncés sont logiques, concevables par tous les individus.
Évoquer une langue universelle à l’origine du langage, comme le font les mythes, ou proposer la création d’une langue universelle rationnelle, comme l’ont suggéré certains philosophes tels que Leibniz ou Descartes, semble une proposition absurde d’après Hannah Arendt, car cette langue serait incompatible avec une humanité plurielle. Quelle solution nous reste t il ?
Il semblerait que l’apprentissage des langues et, dans une certaine mesure, la traduction, soient la solution. Mais traduire est toujours une opération complexe qui suppose de prendre en compte, non seulement deux lexiques, mais aussi deux cultures. Arendt nous invite donc d’abord à la modestie quant à nos capacités d’appréhender le monde, puis elle montre que la diversité des langues permet de comprendre la diversité des approches du réel. La diversité est une richesse car elle offre des lectures, des interprétations qui ne se laissent pas entièrement rapporter les unes aux autres.
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